L’éducation populaire au service de la finance solidaire

L’éducation populaire au service de la finance solidaire

Les Cigales, des groupes de particuliers désireux de s'engager socialement, mettent leur épargne en commun et l'investissent dans des entreprises locales et solidaires. Ils ne se contentent pas d'apporter un soutien financier aux entrepreneurs, ils les accompagnent dans leurs démarches administratives et financières, mettant ainsi l'éducation populaire au service de la finance solidaire.

Un an auparavant, ils ne se connaissaient pas. Pourtant, en ce lundi pluvieux, ils sont réunis autour d’une table à parler de d’augmentation de capital, de changement de statut, de promesse de rachat ou d’émission de parts sociales. Et s’ils se retrouvent tous les mois, ce n’est pas par amour pour la comptabilité. Tous font partie d’un club Cigales (Club d’investisseurs pour une gestion alternative et locale de l’épargne solidaire) qu’ils ont baptisé « Rendez-vous solidaire ».

L’un d’eux est professeur de gestion, l’autre banquière, on trouve également des retraités, un étudiant, une costumière ou encore une web-designer. Pas forcement le type de profils que l’on retrouve dans les clubs d’investisseurs ! « Chacun vient avec ses compétences », souligne Elodie, employée de banque. C’est leur envie commune d’aider et d’accompagner des porteurs de projets dans le domaine de l’Économie sociale et solidaire qui les a réunis. Pour ce faire, ils mettent une partie de leur épargne en commun et c’est cette somme qu’ils vont ensuite investir, prioritairement auprès d’entrepreneurs « dont les buts, au delà du nécessaire aspect financier, sont sociaux culturels, écologiques, c’est-à-dire respectueux de la place de l’Homme dans son environnement », précise le guide du cigalier.

Une alternative au don

Pas besoin d’être millionnaire pour intégrer un club Cigales. Chacun mise en moyenne 21€ par mois. Les Cigales, groupes composées de 5 à 20 personnes, ont une durée de vie de cinq ans, reconductible une fois. Ces années sont dédiées à l’épargne et au choix des entreprises. Les cinq suivantes sont consacrées à l’accompagnement des porteurs de projets. Au terme de cette date, les cigaliers réalisent des moins-values si les entreprises aidées perdent de l’argent et des plus-values si elles ont fait des bénéfices. Et en cas de faillite, leur mise est tout simplement perdue.

Mais la recherche de bénéfice n’est pas leur motivation première. Pour Élodie, les Cigales sont « une alternative au don plus qu’une alternative au placement ». C’est ce qui a convaincu Josiane retraitée de rejoindre « Rendez-vous solidaire » :

« J’avais le désir d’intervenir dans le domaine social de façon concrète. Mon but était d’encourager les gens à créer leur emploi, sachant combien c’est compliqué d’obtenir des financements aujourd’hui quand on n’a pas les reins solides. J’avais un peu d’argent, je trouvais ça plus créatif de m’engager dans un club Cigales que de donner à une association ».

D’ailleurs, les cigaliers ne se voient pas comme une amicale de business angels. Jean-Claude, trésorier de « Rendez-vous solidaire » parle plutôt « de club de particuliers qui ont envie d’aider ». Un avis partagé par Elodie : « on est là pour prendre des risques que d’autres ne prendraient pas ». Le parti pris des Cigales n’est pas de placer leur argent dans les entreprises rentables, mais de s’en servir pour soutenir des projets qui font sens. « On prend de gros risques sur les entreprises qu’on suit, mais elles ont la niaque, donc ça vaut le coup », résume Laurent, professeur de création d’entreprise à l’université.

Même si, les motivations des cigaliers ne sont pas pécuniaires, ils sont néanmoins exigeants quant aux projets soutenus. « Si on voit un truc loufoque, on ne va pas suivre. On veut faire du don mais pas jeter l’argent par les fenêtres », précise Laurent. Pour sélectionner les entreprises soutenues, les clubs Cigales d’Ile-de-France organisent des « bourses à projets » au cours desquelles les entrepreneurs tentent de convaincre les divers clubs d’épargnants solidaires de la région de les soutenir.

Un mouvement d’éducation populaire

Ensuite, les cigaliers se réunissent et décident ensemble des futurs investissements du club en suivant le principe du 1 personne=1 voix, et ce peu importe la mise de départ de chacun. Mais le rôle des cigaliers ne se limite pas à un simple apport de capital, qui d’ailleurs se limite souvent à quelque milliers d’euros. Ils s’engagent à accompagner les entreprises dans leurs démarches administratives et financières. « Les Cigales sont un mouvement d’éducation populaire », rappelle Jean-Marc, qui en est déjà à sa deuxième expérience en tant que cigalier.

Ainsi, Laurent, veut « faire bénéficier des connaissances [qu'il a] accumulé à des personnes dans un cadre associatif ». Il aide donc ces protégés à établir un « tableau de bord » leur permettant d’effectuer un suivi efficace de la situation de leur entreprise. Les cigaliers apportent également leur aide pour rédiger les statuts ou choisir la forme juridique appropriée. Soutien loin d’être superflu car selon lui, « 19 créateurs d’entreprise sur 20 n’ont pas de notion en gestion ». L’échange de savoir profite également aux cigaliers. « On apprend à travailler ensemble, à s’organiser », souligne Jean-Claude.

En outre, ils peuvent suivre des formations (dispensées par la fédération nationale des Cigales), notamment en comptabilité, afin de pouvoir aider au mieux les entreprises suivies. Mais parfois les choses se font de manière plus informelle. Ce soir là, les membres de « Rendez-vous solidaire » ont convenu que Laurent, professeur de création d’entreprise, leur donnerait un cours d’analyse financière lors de la prochaine réunion.

Ce soutien administratif et comptable aux porteurs de projets est au moins aussi important que le coup de pouce financier. Pour un créateur d’entreprises, « il est plus rassurant d’avoir une Cigales qu’un banquier, parce que nous les accompagnons vraiment et que nous sommes plus bienveillants », estime Laurent. Et même si les entrepreneurs peuvent faire appel à plusieurs Cigales différentes, ils doivent souvent aller chercher de l’argent dans le circuit classique. Là aussi, les Cigales ont leur utilité : « On donne du poids aux entreprises lors de leurs rendez-vous face aux banquiers. Et puis elles aiment bien nous avoir à leurs côtés dans les moments de doute, on leur remonte le moral », poursuit Laurent.

Des entreprises plus solides

Et le caractère éthique de ses investissement ne semble pas être un frein à la réussite économique des projets soutenus. Alors que le taux de pérennité des entreprises classiques à 5 ans est de 50%, pour celles suivies par les Cigales, il monte à 90%. Alors que l’association va fêter ses 30 ans prochainement, elle est toujours en expansion. Il y a 20 ans, on dénombrait 80 Cigales, aujourd’hui, ils existe 220 clubs en France actuellement et près de 3 000 cigaliers (24 clubs en Ile-de-France).

Certes, les Cigales ne mettent pas à terre le « capitalisme sauvage », dénoncé pendant la réunion. Mais ils soutiennent un entrepreneuriat social, local et solidaire qui, sans eux, ne verrait peut-être pas le jour, faute de satisfaire les critères de retour sur investissement attendus par les apporteurs de fonds classiques.

 

Emmanuel Daniel

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